
L’écriture qui guérit – Nayla Chidiac
Lectrice : Juliette
Avis : Bonne lecture
Je ne lis presque jamais d’essais. Mes étagères débordent de romans et de biographies — des histoires, des vies, des voix qui racontent. Un essai, ce n’est pas mon terrain habituel, ce n’est pas là que je vais chercher refuge. Alors pourquoi celui-là, pourquoi maintenant ? Parce que j’espérais, je crois, y trouver une réponse à une question que je n’ose pas toujours me poser : comment arrachons-nous les mots qui restent enfouis, qui ne sortent jamais ?
Je n’ai pas trouvé de réponse, mais j’ai trouvé mieux : une gratitude que je n’attendais pas.
Nayla Chidiac est psychologue clinicienne, spécialiste du traumatisme psychique, fondatrice des ateliers d’écriture thérapeutique à Sainte-Anne. Dans cet essai, elle explore le lien entre l’écriture et la guerre : comment les mots, chez les écrivains qui l’ont traversée, deviennent parfois le seul endroit habitable. Elle le dit elle-même : « Nous avons tous besoin d’histoires, de récits, de mots pour donner une forme à l’informe de la guerre. »
Je ne connais pas la guerre, ni de près ni de loin. Et pourtant, dans les symptômes qu’elle décrit à travers son abécédaire d’auteurs, je me suis reconnue, page après page, avec une précision presque douloureuse. D’autres guerres existent, silencieuses, sans champ de bataille ni témoin, qui laissent les mêmes traces : ce même enfermement, ce même vide qu’on porte sans jamais le nommer. Nayla Chidiac cite Rachel Rosenblum, pour qui « on peut mourir de dire »— et Marguerite Duras, qui définissait l’écriture comme une façon de « hurler sans bruit ». C’est exactement cela : il y a en moi des mots qui cognent depuis longtemps, qui voudraient sortir et n’y parviennent jamais — comme un cri resté au fond du coeur, jamais poussé. Eugène Ionesco disait que « le mot empêche le silence de parler » ; je crois que c’est l’inverse qui m’habite depuis toujours, un silence qui empêche le mot de naître. Ce livre ne me les a pas donnés, ces mots. Mais il m’a appris quelque chose que je ne savais pas : que ce silence a un nom : le silence traumatique, qu’il n’est pas une fatalité, qu’un chemin existe pour le traverser. Le prendrai-je un jour ? Je n’en sais rien. Mais savoir que la porte existe, même fermée, c’est déjà, pour moi, un commencement.
Je ne suis pas critique littéraire. Je suis une lectrice passionnée, de celles qui dévorent les livres depuis l’enfance, qui en ont fait un compagnonnage de toute une vie — et c’est avec cette seule légitimité-là que je parle de ce livre. Nayla Chidiac est une femme trop cultivée, trop habitée par la littérature pour livrer un texte tiède. J’ai été transportée par sa plume, poétique, savante, maîtrisée, qui ne se contente jamais de commenter mais qui pense avec ses auteurs — croisant littérature, histoire et psyché pour penser l’écriture non comme un remède, mais comme un appui. Elle résume d’ailleurs sa démarche mieux que je ne saurais le faire : « Je ne cherche pas à faire écrire bien, je cherche à faire écrire vrai. » C’est exactement ce que ce livre a réveillé en moi : l’envie d’essayer enfin d’écrire, ou du moins d’y réfléchir sérieusement — non pas pour être publiée, mais pour être libérée.
Ce n’est pas un livre facile ni immédiatement accessible : l’érudition y est dense, et l’abécédaire qui compose sa seconde partie est résolument subjectif — Nayla Chidiac ne s’en cache pas, ce sont ses auteurs, ses attachements. Mais c’est justement ce qui le rend riche : il donne envie de relire certains classiques, et d’en découvrir tant d’autres que je ne connaissais pas. Certes, rien dans ce livre ne prouve que l’écriture guérit tout le monde. Mais il démontre, pour chacun des auteurs cités, combien elle a été une aide essentielle pour tenir. N’est-ce pas déjà, en soi, suffisamment important ?
Un livre que je referme différente de celle qui l’a ouvert.
