Les pages papotent

Gaël Faye — Jacaranda

Lectrice : Juliette

Avis : Je recommande

Milan a grandi à Versailles, fils d’un père français et d’une mère rwandaise qui ne parle jamais de son pays. Puis vient 1994, les images du génocide qui traversent l’écran familial sans qu’il comprenne vraiment ce qu’elles racontent de sa propre histoire. Il faudra des années, plusieurs voyages, pour que Milan remonte le fil des silences de sa famille — sur quatre générations, entre les Yvelines et les rives du lac Kivu. Un roman sur la mémoire, la transmission, et ce qu’il reste possible de reconstruire après l’innommable. Prix Renaudot 2024.

#naïveté — J’ai été touchée par cette écriture qui tient les deux bouts à la fois : naïve, presque candide par moments, et en même temps d’une cruauté sourde. C’est un pari risqué, cet équilibre-là, et Gaël Faye le tient de bout en bout. On avance avec des yeux d’enfant qui découvre, et pourtant rien ne nous est épargné de ce qu’il y a à comprendre. La critique littéraire parle beaucoup de cette « sobriété poignante », de cette voix « à hauteur d’enfant » qui refuse le pathos — et je rejoins totalement cette lecture. C’est peut-être ce qui rend le livre si juste : il ne cherche jamais à nous arracher les larmes, il les laisse simplement venir.

#silence — Et puis il y a ce que ce livre m’a rappelé, sans le dire frontalement : à quel point le génocide des Tutsi reste, dans nos mémoires occidentales en tout cas, étrangement en retrait. Près d’un million de personnes tuées en cent jours à peine — un rythme de mort qui dépasse presque l’entendement — et pourtant, comparé à d’autres tragédies du siècle dernier, on en parle si peu, si tard, si timidement. Une phrase du livre résume à elle seule tout ce vertige : « les civils ne le savent pas mais la paix n’est qu’une guerre suspendue. » Ce roman ne fait pas de leçon d’histoire, il ne le prétend même pas, mais il réussit quelque chose de plus fort : il redonne une existence, une chair, à ce silence-là.

#personnages — Ce que j’ai aimé aussi, c’est que les personnages ne s’accrochent pas à nous comme des fantômes qu’on traînerait après la lecture. Ils nous traversent, nous marquent, et puis ils nous laissent partir — avec cette impression étrange d’avoir croisé des vies réelles plutôt que des silhouettes de papier. Plusieurs critiques évoquent d’ailleurs ces « voix qui se croisent et se répondent » à travers les générations, et c’est exactement cette sensation-là que j’ai eue en refermant le livre.

#quête — Enfin, ce qui porte tout le roman, c’est cette envie de comprendre qui ne s’éteint jamais chez Milan. On le suit dans sa quête des traces, des silences de famille, de ce qui s’est passé et de ce qu’on a choisi de taire. Et sans qu’on s’en rende vraiment compte, on se retrouve happé par cette même envie de savoir. Certains lecteurs disent avoir trouvé le récit un peu moins puissant que Petit Pays, son précédent roman — une réserve que je peux entendre, avec humilité, sans forcément la partager entièrement. Ce que j’y ai trouvé, moi, c’est peut-être moins spectaculaire, mais tout aussi nécessaire.

À lire, sincèrement.

Merci Sylvie pour cette belle découverte 💛

Août 2025

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