
Sophie Coste — Chérie
Lectrice : Juliette
Avis : Cour de coeur
Cinq femmes, un seul homme. Claire, Maud, Sophie, Esther et Nour ont toutes aimé le même — entre Genève, Paris et Londres, elles glissent en silence dans une relation toxique, jusqu’au jour où la vérité éclate et où leurs chemins se croisent. Présenté comme un roman, Chérie emprunte les codes du polar, un suspense qui tient, une vérité qui n’éclate qu’à la fin, l’envie irrépressible de savoir qui a fait quoi à qui — le JDD parle d’un « polar sentimental » où « les coups de cœur remplacent les coups de feu ». Sauf qu’ici, il n’y a pas d’enquête à mener ni de coupable à démasquer : on sait depuis la première page qui est le bourreau. Le vrai suspense, c’est de comprendre comment elles n’ont pas pu le voir venir — et c’est bien ça qui rend le livre vertigineux, puisque Chérie est en réalité largement autobiographique : Sophie Coste y transpose les cinq années qu’elle dit avoir vécues sous l’emprise d’un pervers narcissique. Le texte est suivi d’une postface de la psychothérapeute Anne-Clotilde Ziegler, qui remet le récit en perspective clinique.
Je le dis tout de suite : j’ai a-do-ré !!
Il y a d’abord Sophie Coste elle-même, journaliste et chroniqueuse, que je suis depuis des années sur la toile. Daronne de trois garçons, terriblement actuelle, belle, cultivée, drôle, à la fois rock’n’roll et élégante — inspirante, tout simplement. Alors apprendre qu’elle a passé cinq ans dans les filets d’un pervers narcissique laisse sans voix : si elle, cette femme solaire, a pu s’y faire prendre, on comprend qu’aucune d’entre nous n’est à l’abri de ce genre de prédateur — même les plus majestueuses, les lionnes, les panthères, celles qu’on croirait increvables. Le loup ne s’attaque pas qu’aux plus faibles du troupeau ; il chasse aussi les grands fauves, uniquement quand ils sont blessés ou affaiblit…
#polyphonie — C’est sans doute ce qui m’a le plus impressionnée : Sophie Coste ne raconte pas une histoire d’emprise, elle en raconte cinq, avec cinq voix, cinq vocabulaires, cinq façons d’habiter la langue. La prouesse littéraire est réelle.
Il y a Esther, fille à son papa, milliardaire américaine, boulimique, hypermnésique — et pourtant incapable de choisir entre un poisson et une viande au restaurant, entre une robe bleue et une robe rose en boutique, entre les Maldives ou Gstaad pour les vacances. Séparée du père de son enfant, expatriée à Londres, elle n’est qu’une toute petite chose perdue, qui n’a pas confiance en elle. Alors quand cet homme pose son regard sur elle, incrédule, elle se laisse simplement traverser par une intensité qui ne lui ressemble pas. Ses chapitres s’ouvrent en anglais, comme cette loi du talion résumée en trois mots — « Tit for tat », œil pour œil, dent pour dent — qui ne parlent jamais que d’elle et de Lui, l’autre.
Il y a Claire, méga working girl, wonder woman de la finance genevoise, pour qui sa vie — comme le monde entier — obéit aux probabilités et aux statistiques. Jusqu’au jour où son père se suicide. Quelque chose se fissure alors en elle, elle vacille, et c’est précisément à cet instant qu’il entre en scène. Pour la femme cartésienne qu’elle est, ça ne pouvait être que Lui. Personne d’autre. Ses chapitres s’ouvrent sur des statistiques, glaçantes de sérieux — « Perspectives de la population dans le monde : la population mondiale devrait compter 5 milliards de connards en 2050 » Rapport de l’ONU, 2019 — comme si même les chiffres, son seul refuge, avaient fini par se mettre à parler de Lui, l’autre.
Il y a Maud, galeriste genevoise, mariée à un homme richissime qu’elle ne désire plus. Elle s’ennuie dans sa vie parfaite. Alors quand il pousse la porte de sa galerie, elle y lit un signe : celui qu’il est temps de s’amuser un peu. Tous ses chapitres s’ouvrent sur une œuvre comme « La Mariée », sculpture de Niki de Saint Phalle datant de 1963 — écho à peine voilé d’elle-même qui se marie avec Lui, l’autre…
Il y a Nour, jeune banlieusarde abandonnée par son père, qui va de casting en casting à la poursuite de son rêve : devenir une grande chanteuse. Éduquée dans un clan matriarcale féministe, bombe hyper sexy, à la langue crue et sans filtre, elle mène les hommes à la baguette et raconte le monde à sa façon. Quand il pose les yeux sur elle, elle ne voit qu’une chose : encore un qu’elle va bien niquer. Ses chapitres s’ouvrent sur des punchlines sans détour « Mon vieux, t’es un connard avec un grand C, fallait pas commencer », signé Lio. Le seul langage qui lui ressemble vraiment.
Et il y a Sophie, la plus proche de l’autrice, journaliste à Paris, mère de trois gosses, fraîchement séparée. Un timing parfait. Ses chapitres s’ouvrent sur un mot et sa définition « Manipuler : verbe transitif, amener quelqu’un insidieusement à tel ou tel comportement, le manœuvrer » — qui en dit plus long sur elle et sur lui que sur la langue française.
Cinq femmes, cinq origines sociales et culturelles différentes — et une écriture qui épouse à chaque fois leur timbre propre, sans jamais tomber dans la caricature. La preuve tient jusque dans le détail de la construction. C’est une vraie maîtrise, littéraire autant que documentaire.
#sororité — Je n’ai pas été une victime de ce type d’hommes. Et pourtant le livre crée un sentiment de sororité immense, pour toutes ces femmes qui l’ont été et pour toutes celles qui se reconnaîtront en le lisant. Plusieurs lectrices en parlent comme d’un miroir ; je le crois volontiers, même à distance de mon propre vécu. Et on referme le bouquin en voulant tendre la main à toutes celles qui y sont encore.
#sansfard — J’ai parfois été choquée par la crudité, la vulgarité, le langage très cash de l’écriture — je ne m’y attendais pas. Mais ça ne retire rien au texte, au contraire, je crois que ça lui donne encore plus de force et de vérité. Ce que j’aime surtout, c’est que Sophie Coste montre cet homme tel qu’il est — toxique, dégueulasse — sans pour autant faire de ces femmes des saintes. Elles ne sont pas parfaites. Elles sont telles qu’elles sont. Et c’est précisément ce refus du manichéisme que la critique a salué ailleurs : pas de grand méchant loup face à des brebis immaculées, juste des trajectoires humaines abîmées.
#vampirisés — Sophie Coste ne se contente pas de raconter les doubles injonctions qu’elle a subies : elle les met en scène jusque dans la structure même du livre. Le premier chapitre plante un décor précis — 2026, les Alpes suisses. Suivent des chapitres non datés, mais chacun ancré dans une géographie propre à chaque femme : Esther et Nour à Londres, Maud et Claire à Genève, Sophie à Paris. À partir du septième chapitre commence un jeu de va-et-vient temporel savamment maîtrisé : Claire à Genève en 2009, puis Maud en 2011, puis Sophie à Paris en 2018, puis Esther à Londres en 2019, puis Nour à Paris en 2021 — avant de revenir à Claire en 2010, puis Maud en 2012, et ainsi de suite. Ces premiers chapitres restent lisibles, presque rassurants : lieux et dates s’enchaînent avec une logique qu’on parvient à suivre. Je crois que c’est précisément le moment où Sophie Coste installe chez nous une dépendance au texte, aux personnages — le pendant littéraire de cette dépendance affective qui précède, chez ces femmes, c’est qu’elle nomme cliniquement parlant le love bombing.
Puis, page après page, la cohérence se brouille. On revient en arrière, on essaie de recoller les dates entre elles, on perd le fil. Ce n’est pas un accident de construction : c’est la confusion elle-même — ces doubles injonctions savamment entretenues par cet homme — que Sophie Coste nous fait vivre à notre tour. Le livre nous met sous emprise comme ces femmes ont été mises sous emprise.
Elle le dit elle-même en interview : « Le pervers narcissique ne quitte pas, il vampirise » Avec Chérie, elle réussit ce même tour de force sur nous. D’abord la séduction : les mots que cet homme adresse à ces femmes nous séduisent, nous aussi, un temps. Puis l’isolement se fait sentir au creux du ventre, et on voudrait crier à ces femmes de fuir, de ne jamais revenir — comme devant un thriller, quand une jeune femme sort seule dans son jardin la nuit et qu’on hurle intérieurement qu’elle ferait mieux de rester chez elle. On ne peut rien faire. On se retrouve pris, sans s’en rendre compte, dans les griffes du texte et Sophie Coste, elle aussi, finit par nous vampiriser.
« Comme les substances, l’amour comble, l’amour complète et l’emprise crée un état de manque permanent »
#cadeau — Il y a des livres qui font pleurer. Celui-ci donne surtout envie de cogner. On tourne les pages avec une colère sourde contre cet homme, une envie presque physique de lui faire payer ce qu’il a fait à ces cinq femmes — et en creux, à tant d’autres. Et puis, en refermant le livre, il reste autre chose : la mesure de ce qu’il a fallu de courage pour transformer cinq ans d’emprise en matière littéraire, et la partager avec celles qui, aujourd’hui encore, sont prises dans le même filet sans même le savoir.
Ce n’est pas rien, ce cadeau-là.
#discernement — Ce livre n’est pas un manifeste féministe, encore moins un tract façon Femen. C’est l’un des rares ouvrages construits sur une histoire vraie qui ouvre vraiment la parole sur le pervers narcissisme — un sujet trop longtemps tenu à distance, presque tabou. Mais je crois qu’il faut aussi garder la tête froide : le risque, avec ce genre de récit, c’est de sur-interpréter sa propre histoire à la lumière de celle de Sophie Coste, et de coller trop vite l’étiquette « pervers narcissique » sur n’importe quel conflit de couple, n’importe quel homme difficile. Le sujet est réel, essentiel, longtemps resté dans l’angle mort — mais l’exagération et la généralisation abusive guettent toujours ce genre de vague de libération de la parole. Ce n’est pas parce qu’un mot devient courant qu’il s’applique à tout.
Pour finir, une précision qui me tient à cœur : « pervers narcissique» n’est pas à proprement parler un diagnostic médical — c’est un terme né de la psychanalyse, popularisé dans le langage courant, et qui n’existe pas tel quel dans les manuels de psychiatrie. Ce qui, en revanche, est bel et bien reconnu et diagnosticable, c’est le Trouble de la Personnalité Narcissique (TPN) : un trouble classé dans le DSM-5, la référence en psychiatrie, caractérisé par un besoin d’admiration excessif, un manque d’empathie et un sentiment de grandiosité — suffisamment ancrés et persistants pour qu’un professionnel de santé en pose le diagnostic. Et ce trouble ne connaît pas de genre : les femmes en sont atteintes tout autant que les hommes.
C’est peut-être ça, la vraie boussole à garder : souhaiter à celles et ceux qui en souffrent d’être aidés et soignés, plutôt que de leur souhaiter du mal pour le mal qu’ils ont fait.
À la place du « Tit for tat » d’Esther — « An eye for an eye leaves the whole world blind » de Ghandi, un cercle vertueux vers lequel chaque homme ou femme devrait tendre.
Août 2026
