Les pages papotent

  • Sophie Coste — Chérie

    Sophie Coste — Chérie

    Lectrice : Juliette

    Avis : Cour de coeur

    Cinq femmes, un seul homme. Claire, Maud, Sophie, Esther et Nour ont toutes aimé le même — entre Genève, Paris et Londres, elles glissent en silence dans une relation toxique, jusqu’au jour où la vérité éclate et où leurs chemins se croisent. Présenté comme un roman, Chérie emprunte les codes du polar, un suspense qui tient, une vérité qui n’éclate qu’à la fin, l’envie irrépressible de savoir qui a fait quoi à qui — le JDD parle d’un « polar sentimental » où « les coups de cœur remplacent les coups de feu ». Sauf qu’ici, il n’y a pas d’enquête à mener ni de coupable à démasquer : on sait depuis la première page qui est le bourreau. Le vrai suspense, c’est de comprendre comment elles n’ont pas pu le voir venir — et c’est bien ça qui rend le livre vertigineux, puisque Chérie est en réalité largement autobiographique : Sophie Coste y transpose les cinq années qu’elle dit avoir vécues sous l’emprise d’un pervers narcissique. Le texte est suivi d’une postface de la psychothérapeute Anne-Clotilde Ziegler, qui remet le récit en perspective clinique.

    Je le dis tout de suite : j’ai a-do-ré !!

    Il y a d’abord Sophie Coste elle-même, journaliste et chroniqueuse, que je suis depuis des années sur la toile. Daronne de trois garçons, terriblement actuelle, belle, cultivée, drôle, à la fois rock’n’roll et élégante — inspirante, tout simplement. Alors apprendre qu’elle a passé cinq ans dans les filets d’un pervers narcissique laisse sans voix : si elle, cette femme solaire, a pu s’y faire prendre, on comprend qu’aucune d’entre nous n’est à l’abri de ce genre de prédateur — même les plus majestueuses, les lionnes, les panthères, celles qu’on croirait increvables. Le loup ne s’attaque pas qu’aux plus faibles du troupeau ; il chasse aussi les grands fauves, uniquement quand ils sont blessés ou affaiblit…

    #polyphonie — C’est sans doute ce qui m’a le plus impressionnée : Sophie Coste ne raconte pas une histoire d’emprise, elle en raconte cinq, avec cinq voix, cinq vocabulaires, cinq façons d’habiter la langue. La prouesse littéraire est réelle.

    Il y a Esther, fille à son papa, milliardaire américaine, boulimique, hypermnésique — et pourtant incapable de choisir entre un poisson et une viande au restaurant, entre une robe bleue et une robe rose en boutique, entre les Maldives ou Gstaad pour les vacances. Séparée du père de son enfant, expatriée à Londres, elle n’est qu’une toute petite chose perdue, qui n’a pas confiance en elle. Alors quand cet homme pose son regard sur elle, incrédule, elle se laisse simplement traverser par une intensité qui ne lui ressemble pas. Ses chapitres s’ouvrent en anglais, comme cette loi du talion résumée en trois mots — « Tit for tat », œil pour œil, dent pour dent — qui ne parlent jamais que d’elle et de Lui, l’autre.

    Il y a Claire, méga working girl, wonder woman de la finance genevoise, pour qui sa vie — comme le monde entier — obéit aux probabilités et aux statistiques. Jusqu’au jour où son père se suicide. Quelque chose se fissure alors en elle, elle vacille, et c’est précisément à cet instant qu’il entre en scène. Pour la femme cartésienne qu’elle est, ça ne pouvait être que Lui. Personne d’autre. Ses chapitres s’ouvrent sur des statistiques, glaçantes de sérieux — « Perspectives de la population dans le monde : la population mondiale devrait compter 5 milliards de connards en 2050 » Rapport de l’ONU, 2019 — comme si même les chiffres, son seul refuge, avaient fini par se mettre à parler de Lui, l’autre.

    Il y a Maud, galeriste genevoise, mariée à un homme richissime qu’elle ne désire plus. Elle s’ennuie dans sa vie parfaite. Alors quand il pousse la porte de sa galerie, elle y lit un signe : celui qu’il est temps de s’amuser un peu. Tous ses chapitres s’ouvrent sur une œuvre comme « La Mariée », sculpture de Niki de Saint Phalle datant de 1963 — écho à peine voilé d’elle-même qui se marie avec Lui, l’autre…

    Il y a Nour, jeune banlieusarde abandonnée par son père, qui va de casting en casting à la poursuite de son rêve : devenir une grande chanteuse. Éduquée dans un clan matriarcale féministe, bombe hyper sexy, à la langue crue et sans filtre, elle mène les hommes à la baguette et raconte le monde à sa façon. Quand il pose les yeux sur elle, elle ne voit qu’une chose : encore un qu’elle va bien niquer. Ses chapitres s’ouvrent sur des punchlines sans détour « Mon vieux, t’es un connard avec un grand C, fallait pas commencer », signé Lio. Le seul langage qui lui ressemble vraiment.

    Et il y a Sophie, la plus proche de l’autrice, journaliste à Paris, mère de trois gosses, fraîchement séparée. Un timing parfait. Ses chapitres s’ouvrent sur un mot et sa définition « Manipuler : verbe transitif, amener quelqu’un insidieusement à tel ou tel comportement, le manœuvrer » — qui en dit plus long sur elle et sur lui que sur la langue française.

    Cinq femmes, cinq origines sociales et culturelles différentes — et une écriture qui épouse à chaque fois leur timbre propre, sans jamais tomber dans la caricature. La preuve tient jusque dans le détail de la construction. C’est une vraie maîtrise, littéraire autant que documentaire.

    #sororité — Je n’ai pas été une victime de ce type d’hommes. Et pourtant le livre crée un sentiment de sororité immense, pour toutes ces femmes qui l’ont été et pour toutes celles qui se reconnaîtront en le lisant. Plusieurs lectrices en parlent comme d’un miroir ; je le crois volontiers, même à distance de mon propre vécu. Et on referme le bouquin en voulant tendre la main à toutes celles qui y sont encore.

    #sansfard — J’ai parfois été choquée par la crudité, la vulgarité, le langage très cash de l’écriture — je ne m’y attendais pas. Mais ça ne retire rien au texte, au contraire, je crois que ça lui donne encore plus de force et de vérité. Ce que j’aime surtout, c’est que Sophie Coste montre cet homme tel qu’il est — toxique, dégueulasse — sans pour autant faire de ces femmes des saintes. Elles ne sont pas parfaites. Elles sont telles qu’elles sont. Et c’est précisément ce refus du manichéisme que la critique a salué ailleurs : pas de grand méchant loup face à des brebis immaculées, juste des trajectoires humaines abîmées.

    #vampirisés — Sophie Coste ne se contente pas de raconter les doubles injonctions qu’elle a subies : elle les met en scène jusque dans la structure même du livre. Le premier chapitre plante un décor précis — 2026, les Alpes suisses. Suivent des chapitres non datés, mais chacun ancré dans une géographie propre à chaque femme : Esther et Nour à Londres, Maud et Claire à Genève, Sophie à Paris. À partir du septième chapitre commence un jeu de va-et-vient temporel savamment maîtrisé : Claire à Genève en 2009, puis Maud en 2011, puis Sophie à Paris en 2018, puis Esther à Londres en 2019, puis Nour à Paris en 2021 — avant de revenir à Claire en 2010, puis Maud en 2012, et ainsi de suite. Ces premiers chapitres restent lisibles, presque rassurants : lieux et dates s’enchaînent avec une logique qu’on parvient à suivre. Je crois que c’est précisément le moment où Sophie Coste installe chez nous une dépendance au texte, aux personnages — le pendant littéraire de cette dépendance affective qui précède, chez ces femmes, c’est qu’elle nomme cliniquement parlant le love bombing.

    Puis, page après page, la cohérence se brouille. On revient en arrière, on essaie de recoller les dates entre elles, on perd le fil. Ce n’est pas un accident de construction : c’est la confusion elle-même — ces doubles injonctions savamment entretenues par cet homme — que Sophie Coste nous fait vivre à notre tour. Le livre nous met sous emprise comme ces femmes ont été mises sous emprise.

    Elle le dit elle-même en interview : « Le pervers narcissique ne quitte pas, il vampirise » Avec Chérie, elle réussit ce même tour de force sur nous. D’abord la séduction : les mots que cet homme adresse à ces femmes nous séduisent, nous aussi, un temps. Puis l’isolement se fait sentir au creux du ventre, et on voudrait crier à ces femmes de fuir, de ne jamais revenir — comme devant un thriller, quand une jeune femme sort seule dans son jardin la nuit et qu’on hurle intérieurement qu’elle ferait mieux de rester chez elle. On ne peut rien faire. On se retrouve pris, sans s’en rendre compte, dans les griffes du texte et Sophie Coste, elle aussi, finit par nous vampiriser.

    « Comme les substances, l’amour comble, l’amour complète et l’emprise crée un état de manque permanent »

    #cadeau — Il y a des livres qui font pleurer. Celui-ci donne surtout envie de cogner. On tourne les pages avec une colère sourde contre cet homme, une envie presque physique de lui faire payer ce qu’il a fait à ces cinq femmes — et en creux, à tant d’autres. Et puis, en refermant le livre, il reste autre chose : la mesure de ce qu’il a fallu de courage pour transformer cinq ans d’emprise en matière littéraire, et la partager avec celles qui, aujourd’hui encore, sont prises dans le même filet sans même le savoir.

    Ce n’est pas rien, ce cadeau-là.

    #discernement — Ce livre n’est pas un manifeste féministe, encore moins un tract façon Femen. C’est l’un des rares ouvrages construits sur une histoire vraie qui ouvre vraiment la parole sur le pervers narcissisme — un sujet trop longtemps tenu à distance, presque tabou. Mais je crois qu’il faut aussi garder la tête froide : le risque, avec ce genre de récit, c’est de sur-interpréter sa propre histoire à la lumière de celle de Sophie Coste, et de coller trop vite l’étiquette « pervers narcissique » sur n’importe quel conflit de couple, n’importe quel homme difficile. Le sujet est réel, essentiel, longtemps resté dans l’angle mort — mais l’exagération et la généralisation abusive guettent toujours ce genre de vague de libération de la parole. Ce n’est pas parce qu’un mot devient courant qu’il s’applique à tout.

    Pour finir, une précision qui me tient à cœur : « pervers narcissique» n’est pas à proprement parler un diagnostic médical — c’est un terme né de la psychanalyse, popularisé dans le langage courant, et qui n’existe pas tel quel dans les manuels de psychiatrie. Ce qui, en revanche, est bel et bien reconnu et diagnosticable, c’est le Trouble de la Personnalité Narcissique (TPN) : un trouble classé dans le DSM-5, la référence en psychiatrie, caractérisé par un besoin d’admiration excessif, un manque d’empathie et un sentiment de grandiosité — suffisamment ancrés et persistants pour qu’un professionnel de santé en pose le diagnostic. Et ce trouble ne connaît pas de genre : les femmes en sont atteintes tout autant que les hommes.

    C’est peut-être ça, la vraie boussole à garder : souhaiter à celles et ceux qui en souffrent d’être aidés et soignés, plutôt que de leur souhaiter du mal pour le mal qu’ils ont fait.

    À la place du « Tit for tat » d’Esther — « An eye for an eye leaves the whole world blind » de Ghandi, un cercle vertueux vers lequel chaque homme ou femme devrait tendre.

    Août 2026


  • Simone Veil – Une vie

    Simone Veil – Une vie

    Lectrice : Sylvie

    Avis : Je recommande

    Qui ne connaît pas Simone Veil ? Personne… Et pourtant !

    Je remercie infiniment Juliette qui m’a offert ce livre dans lequel Simone Veil se raconte, de sa tendre enfance jusqu’à la fin de sa vie.

    Ses joies — il y en a eu —, ses malheurs — il y en a eu aussi… —, ses combats, ses victoires, ses défaites.

    C’est un livre touchant, très humble et accessible. Comme elle, finalement.

    Je m’attendais peut-être à quelque chose d’un peu « intello parisien », très politique, très institutionnel. Mais non. Simone Veil raconte sa vie avec une grande simplicité. Elle ne cherche ni à se mettre en avant ni à donner de leçons. Elle raconte.

    Et derrière la femme politique, la ministre, la présidente du Parlement européen, la survivante des camps, on découvre simplement une Femme. Une Femme avec ses joies, ses blessures, ses doutes, ses colères et ses convictions.

    Simone Veil a été et restera une Grande Dame. Mais ce qui m’a le plus touchée dans ce livre, c’est son humanité.

    Un passage m’a particulièrement marquée. Elle évoque les rapports entre les femmes dans les camps, les protections que certaines pouvaient accorder à d’autres détenues et les contreparties qui pouvaient parfois être exigées. Des situations terribles, auxquelles il est si facile, des décennies plus tard, d’appliquer nos propres critères de jugement.
    Simone Veil, elle, refuse de le faire. Elle écrit : « Quant à moi, je me refuse à tout jugement dans ce domaine. »
    Cette phrase en dit beaucoup.

    Je vous invite très sincèrement à lire ce livre.

    Février 2026


  • Cent ans de solitude — Gabriel García Márquez

    Cent ans de solitude — Gabriel García Márquez

    Lectrice : Sylvie

    Avis : Coup de coeur

    Sans aucune pudeur, je peux l’affirmer : il s’agit probablement de l’une de mes plus belles lectures.

    Et pourtant, je partais de loin. Je n’avais jamais plongé dans l’œuvre de Gabriel García Márquez, alors même que son nom m’était familier depuis mes cours d’espagnol, au collège puis au lycée. J’avais étudié l’auteur, quelques extraits, quelques repères… mais je n’avais jamais pris le temps de découvrir véritablement son univers.

    Quelle grave erreur !

    Avec Cent ans de solitude, j’ai découvert le réalisme magique, ce genre littéraire si particulier où le merveilleux surgit au beau milieu du quotidien sans que personne ne semble vraiment s’en étonner. Chez García Márquez, les morts peuvent côtoyer les vivants, les événements les plus invraisemblables deviennent presque ordinaires, le temps semble se plier et se répéter… Et tout cela est raconté avec une telle évidence que l’on finit par accepter l’impossible comme s’il faisait naturellement partie du monde.

    C’est précisément ce qui m’a tant séduite : en fait la magie n’est jamais annoncée. Elle s’invite naturellement dans le récit, à tout moment, sans prévenir, comme si cela était complétement normal. Elle se mêle aux drames, aux joies, aux amours, aux tragédies et aux absurdités de l’existence. Et de cette rencontre entre le réel et l’imaginaire naît une histoire profondément poétique, parfois drôle, parfois déroutante, mais surtout incroyablement émouvante.

    Je l’ai découvert presque par hasard, dans le rayon collector de ma librairie. J’ai d’abord craqué pour son format, sa couverture, son allure de beau livre que l’on a envie de prendre en main, de feuilleter, de garder près de soi. Je l’ai attrapé… et il ne m’a plus quittée pendant plusieurs semaines.

    J’ai aimé me perdre dans cette incroyable histoire de famille, suivre les générations des Buendía, leurs passions, leurs obsessions, leurs amours impossibles et leurs destins qui semblent inlassablement se répéter. J’ai adoré découvrir Macondo, ce village hors du temps qui devient presque un personnage à part entière, avec ses lieux atypiques, ses atmosphères étranges et cette impression permanente d’être quelque part entre le rêve et la réalité.

    Et puis il y a les personnages. Si nombreux, si excentriques, si attachants et parfois si déconcertants qu’il m’a fallu accepter de me laisser porter plutôt que de chercher à tout contrôler. Des personnages qui aiment, qui souffrent, qui commettent les mêmes erreurs, qui se perdent, se retrouvent, se déchirent… et semblent parfois condamnés à reproduire les histoires de ceux qui les ont précédés.

    Il y a de la fantaisie, de l’excès, de la poésie, de l’humour, mais aussi une profonde mélancolie. Derrière le merveilleux se cachent finalement des thèmes très réalistes : la mémoire, le temps qui passe, l’amour, la famille, les blessures, les répétitions de l’Histoire et, surtout, la solitude.

    Une lecture qui m’a surprise, transportée et profondément touchée.

    Et dire que j’avais attendu toutes ces années pour le découvrir !

    Lu en avril 2024


  • David Benaym — Captif

    David Benaym — Captif

    Lectrice : Juliette

    Avis : Coup de coeur

    #journal — Captif se lit comme on subit un compte à rebours — et ça commence là, ce sentiment d’assister à quelque chose sans pouvoir intervenir. Un journal de bord, jour après jour, écrit 4 ans après la captivité mais comme s’il avait été écrit à vif sans le recul qu’offre le temps qui passe. David Benaym, grand reporter habitué à raconter les guerres des autres, part au Nigeria en juillet 2021 filmer les Igbos, une tribu qui se dit descendante d’Israël. Et en quelques heures, badaboum, lui et ses 2 congénères deviennentt le sujet de l’histoire — une histoire autrement plus sombre que celle qu’ils étaient venus chercher. Le procédé narratif colle à l’os : pas de mise à distance, pas de vernis, on est dedans, dans l’immédiat, dans le viscéral.

    #candeur — On ressent de la naïveté, l’écriture est simple, parfois candide même. On s’étonne qu’ils n’aient pas mieux préparé leur voyage, on se dit « si j’avais été à leur place j’aurais fait ça, pas ça » — comme devant un bon film où l’on s’agace que les héros qu’on adore courent droit dans la gueule du loup sans qu’on puisse rien y faire, alors qu’on voit bien qu’ils ne pensent pas à tout, et ça nous énerve !! Oui, mais c’est facile quand on est bien au chaud dans son canapé, un thé fumant sur la table basse et Vivaldi en fond sonore. La vraie question, c’est : qui aurait fait mieux ?

    Au fil de la lecture, on sent l’auteur avancer sans jamais vraiment se retourner sur ce qu’il vient de vivre, ni d’écrire. Les pensées se répètent, la construction n’obéit à aucune architecture. Lui-même le revendique : d’abord j’agis, ensuite je réfléchis. Il est impulsif, spontané, entier, grande gueule. Il est juif, homosexuel, veuf, malade, orphelin de sa mère. Ce journaliste aux identités multiples, cultivé, compétent, rompu au monde entier, a lui aussi ses fragilités béantes — et c’est par ses failles qu’il laisse filtrer sa propre lumière. Remarquable. Ce qu’il garde pour lui, avec une très grande pudeur, c’est ce que j’attendais : un souffle plus haut. Il ne viendra pas. Je le regrette, mais je comprends aussi pourquoi.

    #survie — Ce qui élève le livre c’est sa tonalité. Pas une once de victimisation là où tout, absolument tout, l’y autorisait. « J’aurais déjà dû mourir dix fois. Si vous lisez ces pages, c’est que je suis toujours là. » Cette phrase, posée en ouverture comme un coup de poing, donne le tempo de tout ce qui suit : cash, increvable, pas du genre à s’apitoyer sur le détail qui plombe. Il fonce, il se bat pour s’en sortir, point. Et c’est là le petit miracle du livre : cette économie de moyens qui, littérairement, lui joue des tours, devient une force dès qu’il s’agit de raconter la survie.

    #identités — Le vrai sujet du livre, en creux, c’est peut-être moins l’enlèvement que ce piège à tiroirs qu’il décrit malgré lui : dans un pays où l’homosexualité se paie de la lapidation, chaque identité qu’on porte peut devenir, du jour au lendemain, une preuve à charge. Ce n’est pas le rebondissement qui tient le lecteur en haleine, c’est ça — cette accumulation silencieuse de raisons d’avoir peur, qu’on découvre presque en même temps que lui, au fil des pages, comme s’il ne les avait pas vraiment vues venir non plus.

    #pudeur — Il y a quelque chose de touchant chez cet homme qui, page après page, tire toujours vers le haut, presque sans le vouloir. Guerrier de la lumière, oui. Mais un guerrier qui met à nu les faits sans jamais vraiment se mettre à nu lui-même : la pudeur des sentiments reste intacte derrière l’exposition brute des situations.

    On referme Captif convaincu par l’homme — et déjà en haleine pour la suite : viendra-t-il un jour nous raconter cette lumière née dans l’obscurité, une lumière nommée Ydan Shalom ?

    Juillet 2026


  • Nayla Chidiac — L’écriture qui guérit

    Nayla Chidiac — L’écriture qui guérit

    Lectrice : Juliette

    Avis : Je recommande

    Je ne lis presque jamais d’essais. Mes étagères débordent de romans et de biographies — des histoires, des vies, des voix qui racontent. Un essai, ce n’est pas mon terrain habituel, ce n’est pas là que je vais chercher refuge. Alors pourquoi celui-là, pourquoi maintenant ? Parce que j’espérais, je crois, y trouver une réponse à une question que je n’ose pas toujours me poser : comment recracher les mots qui restent enfouis, qui ne sortent jamais ?

    Je n’ai pas trouvé de réponse, mais j’ai trouvé mieux : une gratitude que je n’attendais pas.

    Nayla Chidiac est psychologue clinicienne, spécialiste du traumatisme psychique, fondatrice des ateliers d’écriture thérapeutique à Sainte-Anne. Dans cet essai, elle explore le lien entre l’écriture et la guerre : comment les mots, chez les écrivains qui l’ont traversée, deviennent parfois le seul endroit habitable. Elle le dit elle-même : « Nous avons tous besoin d’histoires, de récits, de mots pour donner une forme à l’informe de la guerre. »

    Je ne connais pas la guerre, ni de près ni de loin. Et pourtant, dans les symptômes qu’elle décrit à travers son abécédaire d’auteurs, je me suis reconnue, page après page, avec une précision presque douloureuse. D’autres guerres existent, silencieuses, sans champ de bataille ni témoin, qui laissent les mêmes traces, ce même enfermement, ce même vide qu’on porte sans jamais le nommer. Nayla Chidiac cite Rachel Rosenblum, pour qui « on peut mourir de dire » — et Marguerite Duras, qui définissait l’écriture comme une façon de « hurler sans bruit ». C’est exactement cela : il y a en moi des mots qui cognent depuis longtemps, qui voudraient sortir et n’y parviennent jamais — comme un cri resté au fond du coeur, jamais poussé. Eugène Ionesco disait que « le mot empêche le silence de parler » ; je crois que c’est l’inverse qui m’habite depuis toujours, un silence qui empêche le mot de naître. Ce livre ne me les a pas donnés, ces mots. Mais il m’a appris quelque chose que je ne savais pas : que silence a un nom « le silence traumatique » qu’il n’est pas une fatalité, qu’un chemin existe pour le traverser. Le prendrai-je un jour ? Je n’en sais rien. Mais savoir que la porte existe, même fermée, c’est déjà, pour moi, un commencement, et peut-être la fin d’un enfermement.

    Je ne suis pas critique littéraire. Je suis une lectrice passionnée, de celles qui dévorent les livres depuis l’enfance, qui en ont fait un compagnonnage de toute une vie — et c’est avec cette seule légitimité-là que je parle de ce livre. Nayla Chidiac est une femme trop cultivée, trop habitée par la littérature pour livrer un texte tiède. J’ai été transportée par sa plume, poétique, savante, maîtrisée, qui ne se contente jamais de commenter mais qui pense avec ses auteurs — croisant littérature, histoire et psyché pour penser l’écriture non comme un remède, mais comme un appui. Elle résume d’ailleurs sa démarche mieux que je ne saurais le faire : « Je ne cherche pas à faire écrire bien, je cherche à faire écrire vrai. » C’est exactement ce que ce livre a réveillé en moi : l’envie d’essayer enfin d’écrire, ou du moins d’y réfléchir sérieusement — non pas pour être publiée, mais pour être libérée.

    Ce n’est pas un livre facile ni immédiatement accessible : l’érudition y est dense, et l’abécédaire qui compose sa seconde partie est résolument subjectif — Nayla Chidiac ne s’en cache pas, ce sont ses auteurs, ses attachements. Mais c’est justement ce qui le rend riche : il donne envie de relire certains classiques, et d’en découvrir tant d’autres que je ne connaissais pas. Certes, rien dans ce livre ne prouve que l’écriture guérit tout le monde. Mais il démontre, pour chacun des auteurs cités, combien elle a été une aide essentielle pour tenir. N’est-ce pas déjà, en soi, suffisamment important ?

    Un livre que je referme différente de celle qui l’a ouvert.

    Juillet 2026


  • Aldous Huxley – Le meilleur des mondes

    Aldous Huxley – Le meilleur des mondes

    Lectrice : Juliette

    Avis : Je recommande

    J’ai refermé ce livre avec une impression étrange, presque paradoxale. Le roman dépeint une société parfaitement ordonnée, où le bonheur est garanti, fabriqué, imposé au prix de tout ce qui fait la profondeur humaine : la liberté, le doute, la souffrance, le lien véritable. Ici, chacun est conditionné dès sa naissance à aimer sur place, à consommer sans réfléchir, à éviter toute forme de troubles intérieurs. Le soma remplace la tristesse, le divertissement remplace les pensées, et la stabilité devient la valeur suprême. Aldous Huxley ne construit pas une dystopie brutale, mais une douceur toxique où rien ne semble manquer… Sauf essentiel.

    Ce qui frappe, c’est à quel point cette vision, écrite en 1932 il y a presque 1 siècle, résonne aujourd’hui en 2026. Non pas dans ses détails, mais dans son intuition : une humanité qui préfère le confort à la vérité, le plaisir immédiat à la liberté, l’oubli à la lucidité. En 1932, il décrit un futur lointain. En 2026, il s’agit désormais d’une pente déjà amorcée…

    Ce livre, d’une puissance intellectuelle indéniable, m’a profondément déplu. J’en reconnais évidemment la brillance, la lucidité, la portée presque prophétique et il n’en demeure pas moins que la lecture m’a été très pénible. Tout y est froid, clinique, déshumanisé. Les personnages semblent volontairement vidés d’épaisseur comme s’ils étaient eux-mêmes des produits de ce monde aseptisé. Rien n’invite à l’attachement ou à l’émotion. Huxley ne cherche pas à séduire, il met à distance. Il installe un inconfort constant, une gêne diffuse, comme si le lecteur devait lui lui aussi ressentir ce vide intérieur.

    Et c’est là la plus grande réussite du livre et le génie de l’auteur : produire sur le lecteur ce qu’il dénonce dans son livre.

    Une œuvre difficile à traverser donc, ingrate, mais nécessaire. Telle un remède amer, désagréable à avaler mais incontournable si l’on souhaite guérir du mal de notre siècle.

    Avril 2026


  • Nathacha Appanah — La nuit au cœur

    Nathacha Appanah — La nuit au cœur

    Lectrice : Juliette

    Avis : Je recommande

    Dans ce récit, Nathacha Appanah entrelace trois histoires de femmes victimes de violences conjugales — la sienne, celle de sa cousine, et celle d’une inconnue tuée par son ex-compagnon — pour interroger les mécanismes de l’emprise et le phénomène du féminicide. Un texte largement autobiographique, entre récit intime et enquête, qui a reçu un accueil critique très favorable et plusieurs distinctions littéraires.

    #incandescence — Un texte d’une beauté rare, porté par une langue tendre, précise, incandescente. Dès les premières pages, on sent une écriture qui ne cherche pas à impressionner mais à toucher juste — chaque mot semble pesé, choisi pour sa justesse plus que pour son effet. C’est cette économie de moyens, cette sobriété presque brûlante, qui donne au récit toute sa puissance.

    #pudeur — Le récit frappe par sa force et son intensité émotionnelle, par sa capacité à dire l’indicible avec une grande pudeur. Il y a dans cette écriture quelque chose qui tient de l’équilibriste : aborder des sujets âpres, des vécus lourds, sans jamais verser dans le pathos ni dans la démonstration. La pudeur n’est pas ici une esquive, c’est une manière de respecter ce qui est raconté — et ceux qui l’ont vécu.

    #voyeurisme — Pourtant quelque chose résiste. Une gêne diffuse s’installe, liée à un regard qui frôle parfois l’enquête, un traitement presque journalistique, à la limite du voyeurisme, là où j’aurais attendu plus de silence et de retenue. C’est un déséquilibre subtil mais réel : on sent, par endroits, le regard de l’autrice se faire plus extérieur, plus factuel, comme si elle enfilait momentanément la casquette de l’investigatrice plutôt que celle de la conteuse.

    #déséquilibre — Cette ambivalence tient peut-être, précisément, au contraste entre deux régimes de narration. D’un côté, une narration intime, superbe, profondément incarnée dans son propre vécu — là où l’autrice écrit depuis l’intérieur, depuis la chair de sa propre histoire. De l’autre, un traitement factuel, presque investigateur, réservé aux deux autres femmes et à leur histoire — comme si, en s’éloignant de son expérience directe, l’écriture perdait un peu de cette pudeur qui faisait sa force ailleurs.

    #nécessaire — C’est un livre puissant. Nécessaire, même — il y a des sujets qu’il faut continuer d’écrire, de cette manière frontale et sensible à la fois. Mais certaines ruptures de ton, ce va-et-vient entre l’intime et l’enquête, troublent l’équilibre intérieur du texte, et donc, inévitablement, celui de la lecture.

    Janvier 2026


  • Mathilda di Matteo — La bonne mère

    Mathilda di Matteo — La bonne mère

    Lectrice : Juliette

    Avis : Coup de coeur

    J’ai A-DO-RÉ.

    #chocdesmondes — Ce livre sent Marseille à plein nez : l’accent qui chante, les cagoles, les gens vrais et sans filtre. Et en face, le Paris du 16e, ses salons feutrés, sa bourgeoisie qui parle à voix basse et juge sans jamais élever le ton. Faire entrer une famille marseillaise dans ce monde-là, c’est un peu comme lâcher un éléphant dans un magasin de porcelaine — et c’est exactement ce que fait Mathilda di Matteo, avec un plaisir évident.

    #double-prisme — Et c’est précisément cette construction qui fait la force du livre : un chapitre la mère parle, on voit tout à travers ses yeux ; le chapitre suivant, c’est la fille, avec son regard à elle. Même histoire, deux prismes complètement opposés — on comprend chacune, on les aime toutes les deux, même quand elles ne se comprennent pas entre elles. Génial.

    D’un côté, une mère fière de qui elle est, sans une once de honte, qui n’a jamais envisagé d’être une autre. De l’autre, une fille qui rêve de s’inventer ailleurs, de gommer d’où elle vient pour ressembler à ce Paris 16e qui la fascine — et qui, sans se l’avouer, en vient presque à vouloir effacer sa mère pour mieux naître à elle-même. Ce mouvement-là, ce besoin de se détacher jusqu’à la rupture pour exister à part entière, c’est un classique de la construction de soi : on ne devient pleinement soi qu’en tuant, symboliquement, celle qui nous a faite. Le roman le montre sans jamais le théoriser, et c’est ce qui le rend si irrésistible.

    #gouaille — Et puis il y a l’humour, partout, mais surtout porté par la mère : marseillaise pur jus, haute en couleur, la langue bien pendue, qui dit tout ce qu’elle pense sans jamais s’excuser. Elle vole littéralement le livre à chaque fois qu’elle prend la parole.

    #justesse — Un roman drôle, sincère, authentique, touchant — qui parle du fossé entre deux mondes sans jamais caricaturer ni l’un ni l’autre.

    Courrez l’acheter !!

    PS : Merci Elsa pour cette belle découverte 💛

    Octobre 2025


  • François Vecchi Muller — La paix commence là où cesse l’attente

    François Vecchi Muller — La paix commence là où cesse l’attente

    Lectrice : Juliette

    Avis : Mitigé

    #rythme — Ce qui frappe d’emblée, c’est le souffle. L’histoire est franchement rocambolesque, menée à un rythme effréné : on ne respire pas, on veut tourner la page, même quand la fatigue réclame d’éteindre la lampe. Il y a dans cette construction quelque chose de la nervosité d’un thriller bien huilé, cette curiosité perpétuelle du conteur qui refuse de laisser le lecteur se poser.

    #dépaysement — Le roman multiplie les lieux et les thèmes avec une générosité rare : de l’œnologie à la finance, de la génétique à l’histoire. Ce tour du monde donne au texte un souffle ample, une matière foisonnante, presque trop pour un seul livre.

    #scénario — Et c’est bien là que le bât blesse un peu, à mes yeux : cette matière est si riche, si visuelle, si rythmée par les rebondissements, qu’elle semble davantage pensée pour l’écran que pour la page. Les scènes s’enchaînent comme des séquences de montage, plus que comme des chapitres qui prennent le temps de s’installer. Ce livre porte en lui une série plutôt qu’un roman — et ce n’est pas un défaut mineur : c’est presque une autre nature.

    #surface — Car cette vitesse a un prix. Les émotions, les paysages, les situations restent trop souvent en surface ; les mots s’attardent peu sur les sensations et les êtres. Le vocabulaire se précipite, la syntaxe elle-même semble parfois emportée par l’urgence de l’intrigue, et les fautes d’orthographe, trop nombreuses, finissent par distraire d’une histoire qui aurait mérité mieux qu’elle-même.

    #format — Au fond, cette histoire aurait sans doute mérité 2 ou 3 tomes : une écriture plus dense, plus romanesque, moins abrupte, à la mesure de l’univers que l’auteur fait naître — un temps que le livre, tel qu’il est, ne se donne pas.

    #tendresse — Et puis il y a ces passages où affleure une sensibilité plus personnelle, reconnaissable entre toutes, et où j’ai souvent souri. C’est peut-être, avec le suspense, ce que l’auteur maîtrise le mieux : ce mélange d’élan et d’intime qui, malgré tout, fait la singularité du livre.

    Septembre 2025


  • Gaël Faye — Jacaranda

    Gaël Faye — Jacaranda

    Lectrice : Juliette

    Avis : Je recommande

    Milan a grandi à Versailles, fils d’un père français et d’une mère rwandaise qui ne parle jamais de son pays. Puis vient 1994, les images du génocide qui traversent l’écran familial sans qu’il comprenne vraiment ce qu’elles racontent de sa propre histoire. Il faudra des années, plusieurs voyages, pour que Milan remonte le fil des silences de sa famille — sur quatre générations, entre les Yvelines et les rives du lac Kivu. Un roman sur la mémoire, la transmission, et ce qu’il reste possible de reconstruire après l’innommable. Prix Renaudot 2024.

    #naïveté — J’ai été touchée par cette écriture qui tient les deux bouts à la fois : naïve, presque candide par moments, et en même temps d’une cruauté sourde. C’est un pari risqué, cet équilibre-là, et Gaël Faye le tient de bout en bout. On avance avec des yeux d’enfant qui découvre, et pourtant rien ne nous est épargné de ce qu’il y a à comprendre. La critique littéraire parle beaucoup de cette « sobriété poignante », de cette voix « à hauteur d’enfant » qui refuse le pathos — et je rejoins totalement cette lecture. C’est peut-être ce qui rend le livre si juste : il ne cherche jamais à nous arracher les larmes, il les laisse simplement venir.

    #silence — Et puis il y a ce que ce livre m’a rappelé, sans le dire frontalement : à quel point le génocide des Tutsi reste, dans nos mémoires occidentales en tout cas, étrangement en retrait. Près d’un million de personnes tuées en cent jours à peine — un rythme de mort qui dépasse presque l’entendement — et pourtant, comparé à d’autres tragédies du siècle dernier, on en parle si peu, si tard, si timidement. Une phrase du livre résume à elle seule tout ce vertige : « les civils ne le savent pas mais la paix n’est qu’une guerre suspendue. » Ce roman ne fait pas de leçon d’histoire, il ne le prétend même pas, mais il réussit quelque chose de plus fort : il redonne une existence, une chair, à ce silence-là.

    #personnages — Ce que j’ai aimé aussi, c’est que les personnages ne s’accrochent pas à nous comme des fantômes qu’on traînerait après la lecture. Ils nous traversent, nous marquent, et puis ils nous laissent partir — avec cette impression étrange d’avoir croisé des vies réelles plutôt que des silhouettes de papier. Plusieurs critiques évoquent d’ailleurs ces « voix qui se croisent et se répondent » à travers les générations, et c’est exactement cette sensation-là que j’ai eue en refermant le livre.

    #quête — Enfin, ce qui porte tout le roman, c’est cette envie de comprendre qui ne s’éteint jamais chez Milan. On le suit dans sa quête des traces, des silences de famille, de ce qui s’est passé et de ce qu’on a choisi de taire. Et sans qu’on s’en rende vraiment compte, on se retrouve happé par cette même envie de savoir. Certains lecteurs disent avoir trouvé le récit un peu moins puissant que Petit Pays, son précédent roman — une réserve que je peux entendre, avec humilité, sans forcément la partager entièrement. Ce que j’y ai trouvé, moi, c’est peut-être moins spectaculaire, mais tout aussi nécessaire.

    À lire, sincèrement.

    Merci Sylvie pour cette belle découverte 💛

    Août 2025